Les  sources du déplaisir sont multiples. D’abord la peau, comme surface d’enregistrement physique et psychique : contacts irritants, bruit, pollutions de toutes sortes, chaleur et froidure, ruptures de rythmes, etc. Que de désagréments dont il n’est pas toujours possible de se débarrasser par le déplacement dans l’espace. Ensuite les organes internes travaillés par les besoins, irrités par les substances nocives, soumis à des changements de régime incontrôlables. Pire encore, le travail des pulsions qu’on ne saurait fuir. Tout conspire à nous rendre l’existence difficile pour peu qu’on soit de nature sensible et impressionnable. Vaincre le déplaisir, ramener la tension psychique à un niveau supportable voilà notre programme quotidien, notre tâche, j’allais écrire notre devoir, dont nous nous acquittons comme nous pouvons, bon an mal an, jamais totalement satisfaits, toujours à demi, entre plaisir et déplaisir, « vivant notre mort et mourant notre vie » (Héraclite).

Chacun se débrouille comme il peut. Les uns, doués de nature, semblent faits pour le bonheur, joviaux, allègres, bonne mine et bon train. D’autres, mal dormants, mal baisants, irritables et souffreteux, traînent une langueur incurable, et pourtant s’obstinent à persévérer dans l’existence. A chacun son programme de santé, de bonne ou de mauvaise humeur, ses recettes miracles et ses déboires. Je ne connais personne qui ne vive en boitant, même s’il est entendu que boiter n’est pas un péché.

Principe de plaisir : pour Epicure le plaisir est la fin naturelle de tout être vivant, qui fuit la douleur et cherche nativement la satisfaction. Pour Freud : ramener la tension à un niveau supportable par la décharge, quand elle est possible, par la fuite,  le déplacement de but, la sublimation, le refoulement, toute la gamme des aménagements psychiques. Quoi qu’il en soit il reste toujours un reliquat de tension, qui semble une constante psychique irréductible. Et de toute manière le déplaisir revient toujours, nécessitant de nouveaux aménagements.

J’en conclus que c’est mensonge que de promettre, par une méthode quelconque, un bonheur sans nuages. Il faut se rendre à l’évidence : plaisir et déplaisir sont les deux faces d’une même réalité, comme le jour et la nuit, le repos et le mouvement, la tension et la détente. C’est la leçon admirable d’Héraclite : unité  de contraires indissociables. C’est aussi l’enseignement taoïste : le bonheur, si ce terme se peut encore utiliser, n’est pas dans l’immobilité, mais dans l’acceptation du mouvement : se laisser tout doucement conduire pour mieux infléchir le processus. On peut réduire les tensions, non les supprimer. Agir sans agir : non se crisper sur un résultat mais utiliser intelligemment les occurrences.

Quelles que soient nos techniques, et elles ne sont pas nécessairement inefficaces, elles buteront toujours sur un réel irréductible, hors de nous dans les aléas du monde, et en nous, comme limite du connaissable et du gérable. C’est la nature énigmatique de notre corps, de son mode singulier de fonctionnement, de ses énergies, de ses forces actives et réactives. C’est la porosité de notre psyché, si sensible aux influences et confluences, si malléable et versatile. On peut toujours se raidir, c’est pour mieux faillir. Plutôt que de prétendre tout régenter il vaut mieux laisser une place, dans la psyché elle-même, à l’irreprésentable. Cela ne rend pas caduc notre effort vers la santé, cela marque simplement la limite infrangible de nos pouvoirs.