Une des grandes difficultés de la science psychologique et de la philosophie est de distinguer clairement le psychique de l’intellectuel, que trop souvent nous confondons en les ramenant à la fonction de l’esprit (ou de l’âme), opposée d’un bloc  au soma (le corps). L’ancienne philosophie proposait une tripartition de l’être humain que nous faisons nôtre, car elle rend mieux compte des faits. Le soma, ensemble des processus vitaux, instinctuels et organiques ; le thymos – le psychoaffectif ; et l’intellect. Le thymos est fortement relié au soma, comme on voit dans les processus pulsionnels où il est bien malaisé de distinguer ce qui relève du corps et ce qui relève du psychique. La psychanalyse a fait un remarquable travail dans ce domaine, qui nous inspire toujours. L’intellect, tout au contraire jouit d’une relative autonomie, comme on voit dans ces cas stupéfiants de génies malades sur le plan psychique, et pourtant singulièrement opérationnels sur le plan de l’invention scientifique ou littéraire.

Il faut en conclure que l’intellect, une fois formé, résiste assez bien aux attaques de la maladie et peut conserver sa plasticité et sa puissance jusque dans un âge avancé. Mais ne rêvons pas trop : la maladie psychique, sauf traitement adapté, finit toujours par rattraper le sujet. Songeons à Nerval, à Hölderlin et à tant d’autres beaux génies ruinés par la psychose.

L’intellect dépend du cerveau : l’altération de ce précieux organe de la pensée occasionne des troubles importants et mène au désastre. Il est essentiel d’avoir une hygiène de vie qui préserve ses capacités. Je remarque moi-même les bienfaits d’une bonne respiration au grand air, de la pratique régulière d’exercices qui allient la ventilation respiratoire à la concentration mentale.  Ces pratiques doivent, pour être pleinement efficaces, solliciter la totalité de l’organisme : soma, thymos et intellect, dans une mobilisation globale et dynamique.

La puissance de l’intellect se manifeste dans trois opérations de la conscience (j’identifie ici intellect et conscience pour la clarté de l’exposition) : la concentration, la contemplation et la méditation.

La concentration est une opération de la conscience attentive. Prenons une posture de Yoga. Le corps est sollicité dans un effort de prise de posture, de maintien de posture alors que la paresse et la mollesse nous pousseraient à relâcher. Pour continuer il faut se concentrer, écarter les pensées parasites, n’être plus que l’intentionnalité d’une conscience volontaire. De la sorte le soma, le psychique et l’intellect travaillent de concert dans la même tâche et la même direction. Le mental (thymos) s’apaise, les troubles émotionnels se dissipent, et l’intellect, libéré de la rumination mentale, peut maintenir la tension, la régler en douceur, la ramenant au seuil minimal : alors une grande paix s’installe dans la totalité de l’organisme et nous éprouvons une sorte de joie. C’est le plaisir constitutif d’Epicure, bien-être d’un  sujet goûtant le sentiment d’existence en soi et par soi.

La contemplation – qui ne peut se faire que sur la base d’une concentration préalable – est l’activité sans effort de la conscience qui observe le déroulement du processus (par exemple de la respiration consciente pendant la posture) sans plus chercher à le modifier, en l’accueillant avec bienveillance, aussi bien l’agréable et le moins agréable. Après la posture il est un moment quasi divin de retour au repos qui s’accompagne généralement d’une grande paix. La respiration est calme, le bien-être est répandu dans tout le corps, la conscience reçoit les bénéfices de l’effort, approfondit sa connaissance des mécanismes et des processus, contemple les causes et les effets, ouvre à une vision plus intuitive et harmonique de la vie intérieure.

Notons bien que cette connaissance est d’une nature bien différente du savoir rationnel, sans l’abolir ni le contester. Mais elle se fait selon d’autres voies, et ouvre d’autres champs. Ici nous connaissons par le souffle, tout ce qui apparaît est l’œuvre de la respiration consciente, qui modifie les processus, sensibilise les tissus, accroît la réceptivité, favorise la perception interne, rétablit l’unité du multiple. La conscience opère comme un témoin, à la fois passif et actif, recevant sans jugement ni critique, et agissant sans agir (wou wei). L’établissement de ce témoin intérieur est une marque de grand progrès dans la contemplation.

La méditation proprement dite peut commencer après et au-delà de la contemplation. On peut distinguer deux formes. La première est encore proche de la contemplation, qu’elle complète et perfectionne  Elle consiste en une intégration de la totalité du corps, physique et mental, sous le regard de la conscience. La seconde consiste à abandonner même ce témoin vigilant, à le laisser se dissoudre dans la vacuité. A de certains moments, car je ne connais quant à moi, en toute modestie, que des moments, la perception semble se dissoudre, la conscience se perd comme centre autoproclamé, et avec elle la distinction du sujet et de l’objet. Quelque chose se passe là qu’il est bien difficile de décrire, et qui comble immensément. On voudrait saisir et conserver ce quelque chose, mais cela est impossible. La seule chose que l’on puisse souhaiter c’est que cet état finisse par rayonner sur le champ plus large de la vie ordinaire et y répandre sa lumière. A mes yeux c’est dans cette expérience que se réalise la vraie fonction de la méditation : relier l’intérieur à la totalité.

Toutes ces pratiques nous permettent de mieux saisir la nature de l’esprit (ou l’intellect, ou le noûs). Mais, encore une fois, cela suppose une capacité d‘autonomie de l’intellect par rapport au psychique. C’est le fruit d’un travail. Mais ses effets sont si remarquables qu’ils justifient amplement ce travail. Il reste que si le psychique est malade il relève d’un traitement approprié. La vraie formule n’est pas « un esprit sain dans un corps sain », mais « un intellect sain dans un psychisme sain, et les deux dans un corps sain ». C’est à quoi devraient tendre toute médecine, toute psychothérapie et toute philosophie, enfin réconciliées.