Exercices corporels.

Nous avons commencé une analyse systématique de la question du corps. Mon projet est de veiller à la santé corporelle selon la devise épicurienne de l"aponie", absence de douleur corporelle, absence de "peine". Sur ce point nous sommes extrèmement dépendants de ce que la nature ( le programme génétique) et l'environnement  ont faits de nous dans notre enfance. Nul ne choisit de naître myopathe ou cardiopathe. Cela dit nous avons une part dans notre devenir physiologique. On ne peut sainement refuser l'action de la médecine quand c'est nécessaire, mais pour la plupart des gens, dont la santé est passable, l'essentiel est d'observer une bonne hygiène, pour prévenir les maladies, fortifier les défenses naturelles, aguerrir l'organisme par la pratique d'exercices appropriés. Nous en venons donc naturellement à parler du sport et d'autres formes d'exercices physiques.

Le sport est par nature une bonne chose, mais à plusieurs conditions. Les Grecs ont inventé l'olympisme. Tous les quatre ans la vie politique et militaire était purement et simplement suspendue pour plusieurs semaines. Toutes affaires cessantes, les athlètes, leurs entraineurs, mais aussi les politiques, les stratèges, les hommes du peuple, selon leur moyens, se rendaient à Olympie pour participer ou assister aux Jeux, seul moment de véritable unité symbolique du peuple grec, par ailleurs extrèmement divisé, perpétuellemnt ravagé de  guerres fratricides. Le sport avait un caractère quasi religieux, exception brillante de paix et de célébration des dieux dans un monde chaotique. Pas de professionnels du sport. Pas d'enjeux mercantiles. Comme le théâtre, les jeux étaient la forme grecque de l'harmonie retrouvée dans des rites culturels éminemment signifiants.

Le spectacle qu'offre le sport aujourd'hui est proprement consternant. Deux virus ont ruiné depuis longtemps l'esprit olympique: le spectacle et le mercantilisme. Et la télé a amplifié le phénomène jusqu'au grotesque. Tel footballeur s'écroule sans vie au milieu d'un match. Tel boxeur est défiguré, lugubre caricature du jusqu'auboutisme  compétitif. Partout la drogue, sous toutes les formes concevables. Des fortunes gagnées en quelques mois, au mépris de toute éthique. Star-system; prébendes, corruptions. Tout cela est bien connu et devrait détourner du stade toute personne sensée. Sans parler des déchaînements de violence gratuite, des déferlements de hooligans, des meurtres par sottise, haine et aveuglement. Mais le plus grave c'est que cette corruption finit par atteindre les écoles et les enfants. S'il est sain d'admirer le courage et la ténacité d'un vrai sportif, que faut-il penser de ces entrainemets abusifs qui déforment à vie le corps des danseuses, gymnastes ou nageuses? Que ne ferait-on miroiter pour doper ces jeunes malléables, désireux de gloire ou de vie facile? Pour moi le sport est mort. Le professionnalisme est en soi une hérésie, une catastrophe sanitaire.

J'ai été moi-même un assez bon sportif. J'ai investi une énorme énergie dans la discipline et la compétition. Par chance j'ai survécu à tous ces efforts souvent excessifs ou mal accompagnés. On instrumentalise le corps, on le torture, on le pousse dans ses derniers quartiers de résistance, on déforme, on mutile, et pourquoi cela? Pour un pauvre hochet, une coupe ou une médaille qui traînera dans sur un buffet et qu'on finira par jeter. J'ai eu beaucoup de plaisir dans cet effort, j'ai aimé la camaraderie, l'esprit d'équipe, l'opiniâtreté. Mais j'ai su aussi freiner à temps et m'éviter de graves accidents, hormis quelques claquages, foulures, entorses et autres déchirures ligamentaires. Cela aurait pu être pire. Un reste de bon sens m' a évité d' autres déboires. Même remarque pour les arts martiaux, où l'exagération guette et une sorte de mystique de dépassement de soi.

Ce n'est donc pas l'activité sportive qui est en cause mais un esprit déplorable de compétition, de domestication, d'instrumentalisation du corps au service d'un esprit mesquin de domination, de gloriole et de narcissisme impénitent. Tous les vices de la société de spectacle et d'hyperconsommation se reflètent dans une pratique en soi saine et éducative. Il faut entièrement repenser la pratique sportive, et commencer par former des gens qui aient moins le souci de la réussite individuelle que de la bonne santé des pratiquants. D'autant que la fierté parentale s'y mêle bien souvent, et que bien des pères, et des mères, rêvent d'engendrer un champion ou une star de la danse, sans considérer le bien-être d'un enfant surmené, stressé par les attentes narcissiques parentales, et finalement voué à l'échec pour sauvegarder son équilibre. Petits drames, grands effets.

Le corps n'est pas une machine à gagner des titres. Ni une bête de somme. Ni un esclave corvéable à merci. Ni une charogne. Réapprenons à aimer le corps Et souvenons-nous de la fine distinction de Rousseau: si l'amour de soi est noble et légitime, l'amour-propre est un vice et une passion.