Si j'ai bien compris, Erickson rompt totalement avec la conception analytique de Freud et des autres analystes. Pour lui il n'est aucune utilité à échaffauder des montages théoriques de ces supposées strates inconscientes qui constitueraient la psyché. Se perdre dans des spéculations interminables et controuvées sur le ça, le moi, le surmoi, l'idéal du moi et consorts ne mène à rien, car  en somme on ne sait rien du fonctionnement véritable de l'inconscient. Scepticisme créateur : l'inconscient est inconscient, impossible de l'analyser, dangereux peut-être, trompeur et naïf de le tenter. Laisser l'inconscient à lui-même, le supposer a priori créateur, et non simplement répétiteur. Faire confiance. D'où une autre pratique, sans interprétation, sans construction, sans forçage, sans intention analytique, sans projet éducatif, sans morale ni éthique particulière. Comment cela? Le sujet est invité, après la détente profonde obtenue par la relaxation intégrale, à ne rien faire, ne rien penser, ne rien tenter, si ce n'est de se mettre simplement à l'écoute passive de ce qui se passe. Etrange direction de conscience! "Vous restez simplement dans cette détente tranquille du corps et de l'esprit. Vous n'avez strictement rien à faire, si ce n'est de continuer à respirer tranquillement et à laisser l'inconscient faire son travail. L'inconscient travaille pour vous, laissez le trouver par lui-même les solutions qui sont en vous. Ecouter simplement, continuer à respirer dans la détente, laisser faire..."

Quelques remarques : on prend acte du fait que dans la situation actuelle, le patient est dans l'incapacité de trouver une solution à partir de ses processus conscients. Il ne fait que tourner en rond dans la répétition. Pour que quelque chose puisse changer il faut manifestement une irruption des forces et des ressources inconscientes. Or cet accès à l'inconscient semble bloqué par des résistances tenaces, des peurs et des fixations mentales, des habitudes et des attachements névrotiques. Pour relâcher ces tensions il faut établir préalablement une parfaite détente de l'organisme psychosomatique. Grâce à quoi on pourra ouvrir un passage à la libre expression des forces inconscientes. (Remarquons ici une limite possible : le sujet trop verrouillé ne pourra peut-être pas se relâcher, ce qui implique un recours momentané à d'autres techniques, ou à un long travail de préparation).

Deuxième point, essentiel. L'inconscient freudo-lacanien est conçu comme un processus répétitif. C'est inévitable puisque la méthode suppose une régression aux stades anciens pour dénouer en principe les noeuds archaïques de la névrose, jusqu'à la mise au jour du fantasme fondamental. Cela peut durer indéfiniment, sans que ce fameux fantasme n'apparaisse jamais, ou que son aperception plonge le sujet dans l'horreur absolue qui va le pétrifier. D'où le choix radical pour le praticien : Ou bien on se lance dans la quête d'une "vérité" subjective énigmatique par un détour colossal dans le passé, ou bien on considère que les choses se jouent ici et maintenant, dans l'actuel présent, et l'on se contentera de laisser l'inconscient inventer par soi une issue favorable. Nouvelle image de l'inconscient : une machine énergétique, une source de puissance et de créativité, pulsion de vie inventive et féconde. Conatus spinozien contre la pulsion de mort. Puissance groddeckienne contre la compulsion de répétition. Elan vital, puissance cosmique.

Que les choses soient plus complexes dans la thérapie effective des névroses ou des dépressions j'en conviens volontiers. En ce domaine on ne peut que s'appuyer sur l'expérience personnelle. Or, si j'ai trop longuement pratiqué l'analyse, je puis aussi estimer que grâce à elle, paradoxalement, je me suis mis en état, par le rejet même, d'accéder à l'inconscient dynamique. Qui dira le vrai? Je sais simplement que dans la situatuon personnelle présente j'ai la puissance interne de sortir du puits et de chanter à la lumière du jour. Au fond qu'importent les méthodes? Quand on a traversé la rivière on ne se soucie pas de porter le radeau sur ses épaules. A chaque patient, à chaque praticien de faire ici la part des choses.

Sur le plan philosophique je considère que ces conceptions et ces pratiques confirment abondamment mes intuitions récentes. Je suis plus que lassé des fiévreuses ratiocinations, des gloses et contregloses, des cryptocavernes et des mausolées de la pulsion de mort. Puisse la Grande Nuit engloutir les continents de la mortification, balayer les écuries de la tristesse, engendrer de nouveaux soleils!

Dionysos jaillit de la profondeur obscure et féconde de la Nuit, franchit les torrents et les rocs, se délivre dans la plaine, enfante la vigne et fait boullir le jeune vin! C'est lui qui trace les routes de la culture de par le monde, ensemence la terre, et nous enseigne la divine volupté! Dionysos, fils de Zeus et de Sémélé, enfant du jour et de la nuit, du divin et de l'humain, agreste et céleste, dieu civilisateur! Et qu'Apollon le clair, le Haut Conscient, poursuive en musique et en danse solaire ce qu'a semé l'Inconscient dionysiaque!