Mediter, c'est dans notre tradition occidentale réfléchir avec sérieux et profondeur sur un objet de pensée. La méditation suppose l'attention soutenue, la concentration et la constance. Discipline de l'esprit : scholè, c'est à dire étude méthodique à partir de la liberté, de la disponibilité d'esprit. Mais plus profondément, la méditation suppose un séjour prolongé, une familiarité conquise, une pénétration de l'objet. Exercice en somme de toutes les facultés mentales  auprès d'un objet de contemplation pensé comme énigme, et susceptible de révéler quelque nouveauté pour la connaissance.

Mais l'Orient nous propose une autre approche : on y opposera méthodiquement la méditation à la réflexion. Méditer c'est laisser venir, laisser être une certaine réalité sans chercher à la modifier, acceuillir le phénomène dans son surgissement, son évolution et sa disparition. Cela suppose une détente préalable, et du corps, et du thymos et de l'esprit, une disponibilié non intentionnelle, une totale ouverture à l'être-là. Cela étant, je distinguerai trois dégrés, en fonction de ma propre pratique, sans en tirer quelque loi générale, puisque cette pratique ne peut pas s'enseigner ni se codifier. Chacun, dans ce domaine doit devenir son propre maître, se fier à son expérience, la modifier et l'approfondir selon sa propre complexion et ses propres exigences. Mais il me paraît essentiel de l'intégrer complètement à l'exercice de la vie, et pour la santé, et comme élément fondamental de la pratique philosophique. Les philosophes occidentaux l'ignorent pour la plupart, privilégiant à tort la pensée intentionnelle et réflexive, et se méfiant par doctrine de toute pratique "mystique", ou simplement étrangère au courant dominant de notre tradition. Pour moi qui ai séjourné assez assidûment auprès des pensées orientales je la considère au contraire comme éminente pour l'équilibre général de la vie, et pour la réfexion elle-même, qu'elle renouvelle et approfondit par effet indirect, par le ressourcement mental qu'elle offre si généreusement.

Pour en promouvoir la pratique je donne ici quelques indications, à valeur purement subjective, et qui devront se vérifier et s'amender par le pratiquant en personne :

Premier temps : relaxation intégrale, détente musculaire, puis tissulaire, organique, nerveuse et psychique. Cela est assez difficile pour la plupart des gens. Aussi est-il souhaitable de pratiquer d'abord une élimination générale des tensions par des exercices physiques souples sans effort : régulariser la respiration, relâcher les muscles, s'étirer sans tension, laisser venir par degrés un sentiment de détente général dans une respiration souple, aisée, facile. Les exercices de yoga, de Chi Gong y sont particulièrement favorables. Après quoi il est loisible de s'asseoir en tailleur, ou s'il le faut, s'accorder une pause intermédiaire au sol, le corps étendu, les bras allongés de chaque côté, la nuque souple, le visage détendu. Pour certaines personnes exceptionnellement tendues ou anxieuses cette pause au sol devrait constituer pour longtemps l'unique objectif à atteindre, car c'est la condition absolue d'une progression. Je considère qu'il faut à la moyenne des gens deux pleines années de pleine pratique pour accéder au stade de la véritable relaxation psychique.

Le second degré c'est la contemplation : mise en place d'une observation interne (epi-skopein : regarder auprès de). Les Orientaux parlent d'un "témoin", désignant par là l'activité non-active du sujet de la conscience non réflexive, simple enregistrement non intentionnel, non volontaire, non discriminant des phénomènes physiques et psychiques qui se déroulent dans le corps et le mental : ici une sensation de froid ou de chaud, ici un tittillement musculaire, une tension nerveuse, là un flux énergétique, et dans l'esprit une représentation, une image, un émoi, un désir, une volontion etc. On constate, on ne fait rien, on ne réfléchit pas, on n'analyse pas, on laisse passer comme un nuage dans le ciel, sans trace, sans effet, sans "karma" (action). De la sorte on apprend tout naturellement à voir s'écouler les phénomènes, à observer sans intention l'impermanence de toutes choses, internes et externes, et physiques et psychophysiques et psychiques. On découvre ce pouvoir de la conscience à se détacher des sensations, des perceptions, des représentations, des émotions, des passions, on se désolidarise des attachements pulsionnels, des fixations mentales, des désirs lancinants, des obsessions et de ce que Bouddha appellait les "formations mentales". Cette pratique du "témoin" doit se pratiquer très longtemps et assidûment car elle est le coeur de la pratique. Elle ouvre à une forme nouvelle de liberté, non par théorie spéculative, mais par la vérification expérimentale. Combien elle est libératrice, bienfaisante, rafraîchissante! Et dire qu'elle est à la portée de tous! Et que nos philosophes, réputés spécialistes de la connaissance de l'homme, l'ignorent et la méprisent sans la connaître!

Et parfois, lors de moments magiques, imprévisibles et imprescriptibles, il arrive que le "témoin" s'abolisse de lui-même, que la conscience se fasse totalement silencieuse, que l'opposition entre le sujet observant et l'objet observé disparaisse, sans intention, sans volonté, sans effort, comme de soi-même, et alors, dans une état qui n'est ni sommeil ni tension, ni perception ni non-perception, l'esprit s'abolit comme individuation, comme conscience séparée, et se mêle à l'immensité cosmique, dans une sorte d'extase sans élévation, sans transport, calme, tranquille, merveilleusement fraîche! Cela ne peut se vouloir, cela arrive ou n'arrive pas, mais quand cela arrive c'est un bonheur sans concept, sans représentation, sans désir, et qui vous réconcilie avec la vie et le Tout.

Ne croyons point toutefois que cela change la vie. On en ressort nécessairement, on retrouve la réalité inchangée. Mais quelque chose aura bougé, pour toujours, dans la conscience. Et soudain les intuitions fulgurantes de nos penseurs de la totalité aurons trouvé pour nous une confirmation éclatante et irréfutable. Héraclite a dit juste. Démocrite a dit juste. Spinoza a dit juste. Et nous, nous les comprenons autrement que par la seule raison. La méditation est une probation.

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PS : Je suis entré dans la pratique de la méditation par la porte du bouddhisme. Mais je ne suis pas bouddhiste puisque je n'ai jamais envisagé de prendre les trois Refuges (Bouddha, la Sangha, le Dharma) et que je revendique une totale indépendance à l'égard de tout système de pensée. De fait on peut pratiquer sans la moindre référence doctrinale. C'est en tout cas ainsi que je l'entends.