« Nous disons que le plaisir est le principe et la fin de la vie bienheureuse. Car c’est lui que nous avons reconnu comme le bien premier et connaturel, c’est en lui que nous trouvons le principe de tout choix et de tout refus, et c’est à lui que nous aboutissons en jugeant tout bien d’après l’affection comme critère ». (Epicure, Lettrre à Ménécée, 132, traduction Conche).

On a souvent mal compris ce passage en croyant y voir une incitation à la luxure et à la jouissance illimitée. Mais le propos est tout autre. Il s’agit du bien-vivre, et des conditions du bien-vivre (makarios zèn), de la santé et de la félicité humaines. Le point important me semble, outre l’idée du plaisir comme principe de sélection et d’appréciation éthiques, que le plaisir est défini comme premier et connaturel (sumphuton). Ce terme de « sumphuton » demande éclaircissement. Phuton est issu de phuein, croître, lui-même donnant « physis », la nature, conçue comme croissance. Le plaisir « connaturel » signifie donc qu’il est non seulement naturel, inscrit dans l’ordre naturel du vivant, mais qu’il accompagne naturellement le processus de croissance, le mouvement et le déploiement de la vie. Vivre c’est spontanément éprouver le plaisir de vivre, comme affection fondamentale de l’organisme vivant. Il y a du plaisir à respirer, à nourrir, à se soulager, à dormir, à bouger dans son corps : autant d’expériences spontanées de la santé. Tant que le plaisir accompagne nos activités corporelles et mentales on peut s’estimer en bonne santé. Quand à l’inverse chaque mouvement, chaque effort devient pénible, quand la douleur règne en maîtresse  nous sommes malades.

Le plaisir est le début du bonheur, et sa limite : il n’y a rien au-delà. Cette leçon épicurienne est dure à entendre car on voudrait plus, et plus longtemps, voire toujours. Mais le corps lui-même nous enseigne la limite : pourquoi manger si je n’ai pas faim, en viendrai-je à me faire vomir pour recommencer à bâfrer ? C’est idiot, d’autant que le plaisir sera corrompu, inaccessible, et je connaîtrai bientôt les douleurs apocalyptiques de l’indigestion. « Ce n’est pas le ventre qui est insatiable, comme le dit la foule, mais l’opinion fausse au sujet de la réplétion illimitée du ventre » (Sentence vaticane, 59).

Freud avait introduit la notion capitale du principe de plaisir-déplaisir, qui stipule que l’organisme agit de manière à réduire le déplaisir, à le ramener à un niveau supportable, l’affect de  plaisir accompagnant naturellement la réduction du déplaisir. La nourriture apaise la faim. Si l’on veut augmenter indéfiniment le plaisir on produit de la douleur. Le plaisir naturel s’éprouve dans une variable limitée, entre tension et détente. Sans tension pas de détente. Après la détente la tension revient nécessairement sous l’action du besoin ou de la pulsion. Vivre c’est créer les conditions d’une relative constance entre déplaisir et plaisir. On ne peut espérer davantage. Sauf à faire le choix passionnel, où l’on renonce à la constance pour l’intensité maximale, - dans l’addiction par exemple -  au prix de plus grandes douleurs encore, assumées ou non. Ce n’est pas l’option épicurienne, selon laquelle la passion est  un grand mal, non en vertu de quelque condamnation morale, mais par souci de l’équilibre somatopsychique.

La santé se caractérise par la constance du plaisir constitutif, connaturel : c’était aussi l’opinion de Winnicott, selon lequel l’homme en bonne santé prend naturellement plaisir à vivre. Plaisir des organes, de l’équilibre global, du mouvement et du repos, des activités physiques, esthétiques, intellectuelles, de quoi satisfaire nos besoins, nos pulsions et nos désirs. La rage de l’illimité est un signe pathologique. Mais il faut bien reconnaître que par une étrange disposition les humains sont portés à l’excès, à la démesure, à l’ « hubris », fascinés par les appas de l’imaginaire, comme s’ils ne pouvaient assumer leur condition de nature. On peut en rire, on peut en pleurer, et sans doute ne s’en délivre-t-on qu’au prix d’expériences catastrophiques.

La santé c’est l’alternance du mouvement et du repos, de la tension et de la détente, du déplaisir et du plaisir selon un principe de régulation qui est inscrit dans l’organisme lui-même, mais qui peut aisément se dérégler. D’où une physiologie, une hygiène (hygieia=santé), une médecine, une psych-iatrie : Epicure et Hippocrate. L’ancienne philosophie était tout cela, et bien d’autres choses encore.