Qui a dit : "C'est dans ce corps long de cinq coudées que je trouverai le monde, l'origine du monde, la cessation du monde et le sentier qui mène à la cessation du monde"?

Gageons que ce n'est pas un penseur occidental, et même le sublime Epicure, si soucieux de la santé et de l'équilibre du corps n'est allé jusque là. 

Le corps et non l'esprit, et l'âme, et le moi, et le soi encore moins. Car l'esprit est comme un singe qui saute de branche en branche. Et l'âme est introuvable, le moi illusoire et le soi une fable. Non, de quelque côté qu'on se tourne, seul le corps fournit une assise solide pour l'examen de la réalité.

Faut-il en conclure que l'esprit n'existe pas? Certes non, mais il faut examiner le corps dans le corps, les états et mouvements du corps dans le corps, l'esprit en relation avec le corps, les états et mouvements de l'esprit en relation avec le corps. D'où une attention soutenue à la sensation, car la sensation est une modification qui se produit dans le corps et qui, du même mouvement, affecte l'esprit : j'ai froid, cela ne se peut dire que si ma peau est stimulée par l'excitation, que les nerfs transmettent la stimulation et que le cerveau élabore cette stimulation en sensation locale ou globale. C'est pourquoi toute méditation commence par l'observation minutieuse et accueillante des sensations. Hors de quoi nous ne saurons jamais rien, ni sur le corps ni sur le monde.

L'observation nous montre ce qu'est la sensation, comment elle naît, ce qu'elle provoque, plaisir, déplaisir ou état neutre, comment elle passe et disparaît. Nous découvrons  ainsi que tout ce qui a pour nature d'apparaître a nécessairement pour nature de disparaître. Cela signifie que tout plaisir est éphémère, qu'il est vain d'en souhaiter la permanence, que l'état de bien-être subit la variation. De même pour la douleur, et c'est déjà une bonne nouvelle. Devenant attentifs aux processus sensoriels et perceptifs nous découvrons que nous avons un certain pouvoir qui résulte de la connaissance : considérant plaisir et déplaisir dans leur naissance et leur disparition nous apprenons à nous en dissocier graduellement. Ce qui m'arrive est plaisant ou déplaisant mais j'en serai d'autant moins affecté que je les considrerai comme des phénomènes relatifs et impermanents : je ne suis pas ce qui m'arrive, je ne suis pas cette tristesse qui vient, je l'observe et la laisse passer. C'est ainsi que l'on apprend à méditer.

C'est la respiration qui fait le lien du corps et de l'esprit. Cela se bien dans l'état de stress où l'agent stressant provoque d'un seul jet le trouble physiologique, la respiration saccadée et l'agitation mentale. Dans un stress relativement mineur il suffit de calmer la respiration pour rétablir l'équilibre, cela s'apprend, ou devrait s'apprendre dans tous les métiers qui imposent de se présenter devant un public : conférenciers, acteurs, professeurs, chanteurs etc. Apprendre à respirer calmement et profondément (respiration ventrale) est un préalable, et en soi une cure de santé physique et mentale. Tout pratiquant de Yoga ou de Relaxation sait cela. Et au delà c'est la clé d'une méditation complète, qui au delà du calme mental visera l'observation méthodique des sensations, perceptions, formations mentales et mouvements de la conscience (vipassana).

Dans la citation ouvrant cette discussion Bouddha voulait signifier que c'est par l'observation du corps que l'on pourra comprendre "le monde" - mais je ne crois pas qu'il s'agisse du monde en soi, conçu comme Tout de la réalité, mais plus  concrètement du monde de la souffrance : dukkha, les causes de dukka, sa cessation, et les moyens de produire sa cessation. Bouddha a toujours découragé les spéculations sur l'univers, toutes inutiles, et inaptes à produire le seul résultat qui compte : la fin de la souffrance. Bouddha, comme Epicure raisonne en médecin. D'abord le diagnostic : la souffrance ; puis l'analyse étiologique : les causes de la souffrance ; puis le but : la guérison ; enfin les remèdes. C'est toujours et encore l'exposition des Quatre Vérités Nobles - que l'on pourra mettre en parallèle avec le Tétrapharmakon d'Epicure : les quatre remèdes (les dieux ne sont pas à craindre, la mort n'est rien pour nous, le plaisir est facile à obtenir, la douleur peut se supporter). Chacun, dans cette affaire pourra choisir, selon sa complexion, entre le remède radical de Bouddha et la pharmacopée plus souriante d'Epicure.

L'essentiel, à mon sens, est de rétablir la position éminente du corps. Que dire de ces philoophes qui se font gloire de le mépriser, de le condamner? Cette aberration a vécu. Mais il en reste quelque chose, dans notre médecine même, dans notre psychiatrie qui en sont toujours encore à opposer le corps et le psychisme. J'imagine volontiers qu'Epicure n'eût pas désavoué l'usage des psychotropes pour soulager la douleur psychique. Encore cela n'est-il qu'un pis-aller, qui ne devrait pas oblitérer l'écoute du patient, l'accompagnement thérapeutique, la pratique artistique (art-thérapie), l'entretien philosophique et toute une gamme de pratiques somatopsychiques, respiration consciente, relaxation, yoga, méditation. - J'observe que certains psychiatres s'y mettent et proposent des séances de méditation à l'hôpital. C'est peut-être l'indice d'un heureux retour à l'évidence.