Entre Terre et Ciel… l’Homme. C’est ainsi que la pensée chinoise traditionnelle situe l’être humain, enraciné dans la tourbe du monde, parmi les « dix mille êtres », mais capable de se rapporter au Ciel, principe de l’ordre universel. Le Ciel donne la loi des changements cosmiques, météorologiques, naturels et sociaux, tant il est vrai que toute chose, sans distinction, relève de l’unique Voie du Tao. Se couler dans cette évolution, se mettre au diapason, si possible coïncider à la fluence universelle est la seule règle de sagesse.

La terre est représentée par un carré. L’homme par une croix au dessus du carré, et le ciel par un demi-cercle ouvert vers le haut. Dans la position d’équilibre, celle de la santé, les trois figures sont harmonieusement posées l’une sur l’autre. Dans l’état de maladie la croix est distordue, les trois figures sont décalées. Dans l’état de mort l’ensemble est couché au sol. Restaurer l’heureux équilibre est la tâche de la médecine, conserver l’équilibre celle de l’hygiène. La sagesse est une prophylaxie ; nulle opposition rigide entre ce que nous appelons le corps et ce que nous appelons l’âme. Mais une unique énergie psychophysique circulant bien ou mal dans l’organisme total, et dans le monde entier. L’homme est à penser, ou plutôt à sentir comme une expression particulière de la vie mais reliée à l’ensemble du mouvement global.

La croix centrale pourra exprimer la relation dynamique des quatre éléments intermédiaires : l’eau en bas, en rapport étroit avec la terre (le carré), le feu en haut (en direction du ciel), le métal à gauche, le bois à droite. L’homme est ainsi figuré dans ses relations vivantes avec le cosmos, fait des mêmes éléments que tous les êtres de la nature, nourri des énergies fondamentales, en tension souple entre les quatre directions, et toujours fondé sur la terre et relié au ciel. Cet admirable tétragramme exprime à merveille la position de l’homme dans le Tout.

J’aimerais compléter ce symbole à ma manière, en y introduisant quelques images. D’abord relevons une tension interne à toute vie, entre les énergies Yin et Yang : réceptivité et émissivité, froid et chaud, humide et sec, ombreux et lumineux, attraction et pénétration. On pourrait symboliser cette dialectique interne par l’opposition entre la gauche et la droite. Tout mouvement de Chi Gong se fait d’un côté puis de l’autre, de manière à réguler le Yin et le Yang. Il faudrait faire de même dans tous les mouvements de la vie : donner et recevoir, émettre et accueillir, équilibrer les forces, réguler les échanges. Or nous faisons tout l’inverse, conditionnés à développer un côté unique de la personnalité, le masculin ou le féminin, laissant en friche la moitié de notre être.

Cette opposition pourrait également se dire en termes jungiens : l’animus désire l’anima, l’anima désire l’animus. Mais nous n’en savons rien, sourds et aveugles à l’appel de notre nature profonde. Une personne saine et mature se reconnaît à ceci : elle a réussi à intégrer son contraire dans son parcours vital, réalisant l’équilibre heureux de ses polarités. Goethe disait que l’être humain se doit de « monter » par le jeu des polarités : Daïmon et Physis, Eros et Anangkè. Suivre se propre voie en intégrant son génie intérieur (daïmon) à sa propre nature (physis), vivre l’expérience de l’Eros tout en faisant sa part à la nécessité (Anangkè). Ajoutons la tension vers le haut, seule capable de nous dynamiser et de nous rendre authentiquement humains.

Cette polarité peut s’exprimer aussi par le jeu dialectique de la sagesse (sophia) et de la compassion (karuna), du comprendre et de l’aider, de la théorie et de la pratique. L’animus nous enseigne les vertus intellectives de la vision, de la contemplation, de la méditation : l’œil de sapience. Mais l’animus sans l’anima n’est que froideur, et que vaut une sagesse qui en reste à la contemplation solitaire ? L’anima nous enseigne la beauté et la vertu d’un agir sans cupidité, d’une action sans mobile. Karuna n’est pas une molle sympathie mais, si elle existe, une disposition active, illuminée par la sagesse.

Nous retrouvons en cours de route la figuration en trois étages : la terre est l’inconscient neuronal, la croix l’inconscient psychique, et le ciel la conscience. Notre tâche est d’explorer méthodiquement ces niveaux, et seule l’heureuse relation verticale, la libre circulation de l’énergie, physiologique, psychique et conscientielle nous mettent réellement en contact avec nous-mêmes, non comme une monade isolée dans le désert du monde, mais comme un « non-soi » en connection active avec le Tout, cosmique et humain.

On comprendra aisément qu’une vision purement intellectuelle échouera fatalement à saisir en vérité l’essence de ces enseignements. On ne saurait trop recommander des pratiques adaptées, qui mettent en relation les divers étages : exercices psychophysiques, respiration consciente, hygiène et méditation. C’est cela qui nous a manqué en Occident, en raison notamment d’une inepte condamnation du corps. Nous serons très longs à nous guérir de l’intoxication dualiste. Mais nous apprenons à nous soigner. Peut –être, un jour, sera-t-il possible d’engager un dialogue fructueux entre les deux grands continents de l’Est et de l’Ouest- et ainsi – peut –être, de donner une nouvelle chance à l’humanité.