"Pendant ma maladie, mes entretiens ne portaient jamais sur mes souffrances physiques... mais je poursuivais l'étude des questions naturelles qui m'occupaient précédemment et je m'appliquais à ce point particulier : comment l'intelligence, tout en subissant le contre-coup des ces mouvements qui agitent le corps, se maintient-elle exempte de trouble, tout en veillant à son bien propre? et ma vie s'écoulait heureuse et digne". (Epicure, cité par Marc-Aurèle).

Le corps, agrégat d'atomes plongé dans la combinatoire universelle ne peut éviter d'être troublé de diverses manières. C'est la maladie, définie comme trouble (ponia) local. Notre effort consistera à restaurer l'équilibre autant qu'il est en notre pouvoir, et de parvenir ainsi à l'aponie - absence de souffrance. Mais cet effort ne peut réussir toujours, et l'aponie ne peut se réaliser. Dès lors c'est l'intelligence qui entre en action, opère un déplacement de l'attention, et par la concentration sur des sujets de connaissance, opère une pacification de l'organisme tout entier, rétablissant l'équilibre général du complexe psychophysique. 

Cette puissance de l'intelligence repose d'abord sur un constat neuro-physiologique : l'école hippocratique a mis en évidence la fonction du système nerveux central. Si je me concentre sur un affect ou sur une idée, les autres perdent de leur puissance. "De deux douleurs qui surgissent en même temps, mais pas au même endroit, la plus violente étouffe l'autre".(Corpus hippocratique). J'ai donc la possibilité de déplacer mon attention, de la douleur locale, vers une autre douleur, mais aussi bien vers une sensation ou une pensée de plaisir. C'est d'ailleurs ce que nous faisons spontanément, sauf à puiser de la joie dans la douleur même. Epicure recommande la pensée joyeuse, ainsi dans son testament, où en dépit de ses souffrances, "la joie qu'éprouve mon âme a résisté, au souvenir de nos conversations passées".

C'est reconnaître ensuite à l'âme un pouvoir d'autodétermination. L'intelligence, à la différence du corps prisonnier de son état présent, peut évoquer librement les "heureux souvenirs du passé", effectuant une sorte de recollection des instants agréables, des sensations heureuses, des conversations, des idées fécondes : nul ne peut me ravir ce savoir fondé sur mon expérience propre, cette certitude tranquille, cette continuité. La mémoire conserve le bonheur, l'attention le ravive. Ainsi paré, il est possible de supporter.(Quatrième proposition du tétrapharmakon).

Cette autonomie de la pensée s'éduque dans l'askèsis : "Ce que je te conseillais sans cesse, ces enseignements-là, mets-les en pratique et médite-les, en comprenant que ce sont là les éléments du bien -vivre". (Lettre à Ménécée). Méditation des conditions de la vie heureuse, et non de la mort. Pratique quotidienne, jusqu'au stade de l'excellence : "Le fruit le plus grand de la suffisance à soi-même : la liberté."(SV 77, traduction: Marcel Conche).

Remarquons pour finir que l'excellence se conçoit et se réalise dans l'union indissociable de la félicité et de la liberté.

 

PS : la médecine donne aujourd'hui de nouveaux moyens chimiques pour parvenir à l'aponie : il n' y a nulle honte à y recourir dans une mesure raisonnable, à condition de ne pas s'obscurcir l'entendement par des prises excessives. Le critère ultime, ici comme dans l'Antiquité, reste la clarté du jugement. Ce serait payer cher que de gagner l'aponie au prix de l'obscurcissement mental. C'est la totalité du complexe corps-esprit qu'il faut considérer, et c'est en lui qu'il importe de réaliser l'équilibre propice à la liberté.