De la fugitivité

 

 

Philothérapie: se penser bien sûr comme singularité, à ce titre irremplaçable, mais en même temps comme goutte d'eau dans l'écoulement infini. Cela aide à relativiser mos malheurs.

Freud aborde le problème de la fugitivité dans un article tardif, où il essaie de consoler un poète qui gémit sur la fuite du temps, en faisant valoir l'éternel renouvellemnt de la nature. Mais un mélancolique ne voit que le déclin, sans voir le renouveau, car pour lui tout coule vers la décomposition. Le mélancolique est l'homme de la ruine universelle, du déchet, de la déjection plus que de la mort, qui lui apparaîtrait plutôt comme une délivrance. La poésie est-elle d'essence mélancolique? Quand on dit que le présent ne dure pas et glisse immédiatement dans le passé, on a raison, mais on oublie l'inverse, à savoir que le présent se renouvelle sans cesse, et que le temps n'a pas de fin.

Cette idée peut donner lieu à une sorte d'allégresse: tout meurt, mais tout recommence : éternel mouvement du devenir. Jubilation nietzschéenne. Mais le mélancolique objectera que ce renouveau n'en est pas un : rien de nouveau sous le soleil, éternité macabre du vouloir vivre, sans repos et sans fin. J'opte pour la position d'Epicure, et de Freud : la mort m'apparaît comme le réel par excellence, qui entraîne la décomposition de l'agrégat corps-esprit. "Le bois ne renaît pas de ses cendres". En d'autres termes, plus simples, je pense que la mort détruit le tout de la personne en tant qu'individualité, même si, est-ce une consolation?, les atomes rentrent à nouveau dans la gigantesque ronde cosmique. Il n'est d'éternité qu'à l'échelle du Tout. L'inépuisable c'est le Temps dans sa majesté infinie, inconcevable, irreprésentable, infini dans tous les sens. Et en face, la naissance comme rencontre des corps, le développement atomique, le déclin, et la décomposition.

Est-ce là position mélancolique? Je ne crois pas. Le mélancolique, accablé par la vanité de sa vie, lucide sur sa mort, athée inconditionnel, révolté sans dogme, mystique sans religion, souhaite au fond l'arrêt universel. Mais il n' y a pas d'arrêt universel. Ce qui meurt ici renaît ailleurs, sous d'autres formes. Il faut se consoler autrement : Athènes la sublime est ravagée par la peste après avoir été le site du divin Epicure. Mais d'autres Athènes naîtront ailleurs "en des temps et des lieux également incertains". En tant que poète j'ai ce sentiment paradoxal, quasi sacré, voluptueux et terrifiant, d'une nature sans début, sans destination et sans fin, indifférente, terrifiante et magnifique (le sublime et l'horrible) mêlé à une conscience sans faille de la fugitivité, de la "passagèreté", de la mortalité de tout ce qui compose le cosmos. Comme individu je meurs sans reste, comme élément de la nature je rejoins le tout infini. Cela peut aider à relativiser le malheur.